FACE À LA TECHNOLOGIE, QUE DEVIENT LA RELATION HUMAINE EN MÉDECINE ?

En 2018, en Suisse et dans le monde, impensable de parler de médecine sans évoquer la révolution de la profession. La grande question reste : que signifie être médecin aujourd’hui ? Je l’imagine « accompagnateur », riche de la dimension sensorielle et du toucher. Qu’en pensez-vous ? 

J’ai débuté ma carrière – comme toute une génération de médecins – en parallèle du développement d’Internet et des réseaux sociaux. Je vois le rapport au travail pour les praticiens et la conception du rôle du médecin pour les patients changer. Les cadres de référence et les modèles de pensée évoluent. Les nouvelles technologies ont un fort impact sur l’identité même du médecin. Comment ?

LES TECHNOLOGIES ONT MODIFIÉ NOTRE RAPPORT À LA CONNAISSANCE

Au cours de leurs études, les futurs médecins amassaient une immense quantité de connaissances. Pour pratiquer, le savoir importait. Ils étudiaient grâce aux livres; ils étaient évalués sur les connaissances acquises dans les différentes matières étudiées. Ce procédé était une évidence. En 2018, pour utiliser à bon escient la médecine fondée sur l’évidence dans un contexte d’évolution rapide des connaissances, il s’agit davantage de savoir où se référer et comment trier les informations. 

J’ai eu la chance d’étudier à la faculté de médecine de l’Université de Genève, qui avait adopté un programme précurseur d’apprentissage par problèmes. Les connaissances des diverses matières étaient intégrées dans la compréhension de problèmes pratiques. Ce programme fut exigeant en termes de temps de présence. Il nous impliquait en outre davantage personnellement dans le travail en groupe. Aujourd’hui, je mesure pourtant la chance d’en avoir bénéficié. Mes collègues et moi avons ainsi évité le piège d’amasser des connaissances théoriques décontextualisées. 

UN ORDINATEUR SERA TOUJOURS PLUS PERFORMANT QU’UN HUMAIN POUR ENCODER ET RESTITUER DES INFORMATIONS. NÉANMOINS, LE BON SENS RESTE PROPRE À L’HUMAIN.

« Il ne suffit pas de savoir mais de savoir-faire. » L’argument pouvait faire sens. Seulement voilà, il existe déjà des logiciels capables de tirer du sens des informations. Parmi la multitude de logiciels de type « symptom checkers » permettant de s’auto-diagnostiquer à partir d’une liste de symptômes ou d’assister les professionnels dans le triage, on trouve des solutions plus ou moins performantes. Même Google a rajouté une fonctionnalité spécifique à la recherche de symptômes directement dans son moteur de recherche. Ils constituent un raisonnement, font des propositions. Ils appliquent des algorithmes basés sur l’évidence. Ceux-là même appris par ma génération de médecins durant ses études. 

Le machine learning permet à ces logiciels d’apprendre de leur activité comme un « vrai » médecin. À une différence près : ils construisent leur expérience clinique sur des millions de cas. Autant dire que le logiciel et le clinicien ne rivalisent pas sur le même terrain algorithmique.

Demain, les robots poseront les bonnes questions. Ils prendront les meilleures décisions possibles selon les connaissances scientifiques disponibles à l’échelle de la planète et mises à jour en temps réel. La bonne nouvelle, c’est que le risque d’erreur, d’oubli et de biais cognitifs diminue. 

L’exemple des logiciels d’analyse d’image en est particulièrement représentatif. Les radiologues, dermatologues, et ophtalmologues peuvent s’appuyer sur des logiciels d’analyses d’images de plus en plus performants. Et demain ? Comment leur rôle évoluera-t-il par rapport aux machines qui gagnent du terrain ? 

DANS CE CONTEXTE, UN MÉDECIN PEUT-IL COHABITER AVEC LES ROBOTS ? 

Pensez-vous que les patients auront encore besoin des médecins à l’avenir ? J’en suis pour ma part convaincue, mais pas tels qu’ils sont aujourd’hui. Les médecins doivent se réinventer pour rester pertinents. Dans le monde digital, je prends les paris : l’humain restera un être clé.

Mettez-vous un instant à la place du patient. Vous déplacerez-vous pour consulter un robot - ou un médecin qui se conduit comme tel et vous traite comme un objet ? En ce qui me concerne, autant consulter par téléphone ou ouvrir une application mobile. 

POUR PRENDRE LE TEMPS DE CONSULTER UN MÉDECIN « HUMAIN », LE PATIENT DOIT Y VOIR UNE RÉELLE PLUS-VALUE. LE MÉDECIN DOIT ALORS METTRE EN AVANT LA RELATION HUMAINE. 

IL DOIT TOUCHER

Un robot capable de toucher une personne avec la sensibilité d’un humain, ce n’est pas encore pour demain. Et même si techniquement c’était le cas, le toucher aurait-il le même effet sensoriel et émotionnel s’il était dénué de vie ? J’en doute. Il y a une dimension "magique" dans le toucher et dans ses effets thérapeutiques. Cultivons-là ! 

IL DOIT ACCOMPAGNER

« C’est vous qui savez docteur. » Hier, les patients déléguaient volontiers la gestion de la maladie au médecin. Toutefois, les mentalités des patients évoluent, tout comme leurs attentes. Le corps préoccupe lorsqu’il dysfonctionne, mais plus seulement ! Les senseurs, traqueurs de marche et autres objets connectés focalisent l’attention de la population sur la détection précoce d’anomalies. Dans une démarche de gestion de sa santé, le grand public est face à la compréhension de son propre corps, de son fonctionnement. 

Et si le comportement des patients évoluait ? Si ils s’appuyaient sur leur médecin pour prendre les bonnes décisions liées à leur santé, plutôt que de consulter uniquement en cas de maladie ?

Dès lors, le médecin sort du cantonnement à la tâche de sortir de la maladie. Il accompagne. Il coache le patient dans la gestion de sa santé au quotidien, dans une démarche holistique. 

Le robot ne remplacera pas la dimension humaine de la relation. Dans la perspective où les dimensions « techniques » et de « connaissance » seront dévolues aux robots, la relation médecin-patient peut se concentrer sur la dimension d’accompagnement. 

Aider le patient à donner un sens aux informations dans son contexte propre, l’accompagner dans ses choix. 

C’est là que vous ferez la différence. 

PRÊT-E À CONSTRUIRE VOTRE PROPRE VOIE ?

Observez votre activité d’aujourd’hui. Que ressentez-vous ?

Imaginez-vous à présent dans votre futur rôle de médecin. Comment vous voyez-vous ? Il existe mille et une manières d’être médecin, parlons-en!